Voir l’article >>

Aujourd’hui, 28 ans depuis qu’il a été écarté du pouvoir et quinze ans après sa disparition, Bourguiba est plus présent que jamais, plus vivant que jamais et cela malgré les vingt-sept ans de calomnie, il a survécu et son image en est sortie indemne. Il a même grandi aux yeux de ses partisans et certains de ses adversaires d’hier.
Pour faire oublier Bourguiba, l’ex-président Ben Ali avait fait déboulonner et déplacer de l’avenue Bourguiba la nuit la statue du père de la nation et il l’a remplacée par une horloge de son goût vulgaire, aujourd’hui rouillée et lugubre.
Quant à la Troïka après Ben Ali, elle a voulu prendre la revanche sur le père et fondateur de la République tunisienne et renouer les vieilles croyances, à savoir le panarabisme pour Marzouki et le panislamisme pour Ghannouchi, deux doctrines que Bourguiba avait combattues et à juste raison jugeait utopistes.
Alors pour appliquer sa politique, la Troïka a tout fait pour effacer  tous les symboles qui ont caractérisé la République et façonné la nation tunisienne depuis l’indépendance (dates mémorielles, hymne national… jusqu’au drapeau) qui ne sont pas du goût de ces messieurs, il voulait effacer la nation tunisienne ainsi que la République tunisienne pour les noyer dans des entités panarabe pour l’un et panislamique pour l’autre.

L’histoire ne se souviendra que de ceux qui la font

Depuis l’indépendance, Bourguiba avait débarrassé le pays de toutes les séquelles de la période coloniale. Les réformes se succédèrent pour mettre en place un Etat moderne, parachever la souveraineté nationale et moderniser la société, à travers la propagation de l’enseignement et la promulgation du Code du statut personnel, le pays fut divisé alors en 14 gouvernorats, dotés d’une administration moderne.
L’une des toutes premières réformes décidées par le gouvernement né de l’indépendance porte sur le Code du statut personnel, c’est-à-dire les droits de la femme.
Bien que l’Islam reste la religion de l’Etat, les femmes accèdent à un statut inoui dans le monde arabe, dépassant même celui des Françaises dans certains domaines. C’est ainsi que Bourguiba avait milité contre le port du voile mais surtout la polygamie a été interdite, le divorce autorisé et l’avortement légalisé.
Cette réforme du Code du statut personnel a soulevé la plus grande résistance de toutes ses réforme. D’ailleurs,  si elle avait été soumise à un référendum, elle n’aurait sans doute pas recueilli la majorité. Nous la devons véritablement au volontarisme et à la clairvoyance de Bourguiba qui croyait à juste titre que s’il ne faisait pas, lui, cette réforme, personne d’autre ne la ferait et s’il ne la faisait pas immédiatement, il ne serait pas certain de pouvoir la faire plus tard.
Il n’y avait pas que la question du statut de la femme. Bourguiba a réformé aussi l’enseignement, qu’il a généralisé en maintenant à tous les niveaux la langue arabe et le français.
En fait, Bourguiba est arrivé au pouvoir avec un projet. Il voulait faire de la Tunisie un pays moderne. Il était convaincu qu’aucune évolution de la société ne serait possible s’il n’était pas mis fin aux archaïsmes qui caractérisaient particulièrement la condition de la femme. Il a combattu et il a réussi à faire de la Tunisie un Etat moderne, à travers un ensemble de réformes législatives.
Le combat de Bourguiba dépasse les frontières de son petit pays. Aujourd’hui, cinquante-sept ans après la naissance de la République, Bourguiba demeure l’une des rares références modernistes véritables dans un monde arabe tourné vers le passé et hanté par les forces de la mort; son sens de la stratégie a mis l’histoire de son côté et plus particulièrement le conflit israélo-arabe.
Défenseur passionné d’une modernité arabe, Bourguiba s’est également distingué de ses homologues en politique étrangère.  Vingt ans avant le président égyptien Anouar Sadate, il préconise la normalisation des rapports avec Israël et ce lors d’une tournée au Proche-Orient. Défiant Jamal Abdel Naceur, il rappelle dans un discours prononcé à Jéricho le 3 mars 1965 que  la politique « du tout ou rien » n’avait mené en Palestine qu’à la défaite. Il propose par là même à l’ONU la création d’une Fédération entre les États arabes de la région et Israël.
À contre-courant de ses voisins et homologues arabes, la priorité est donnée à l’éducation et à la santé au détriment de l’armement. Il met en place un enseignement moderne et l’école devient publique et gratuite. Bourguiba abolit également le double circuit de la justice, met fin à l’influence des religieux sur la magistrature et instaure des cours civils.
Comment ne pas être en accord avec ce tribun hors pair, cet orateur immense et inspiré, le regard flamboyant, ardent, passionné, martelant la table de son poing, tantôt pathétique, tantôt révolté, conteur, captivant, pédagogue, talentueux, toujours persuasif.
La politique des étapes en constitue la dimension principale. Bourguiba croyait en cette politique contrairement au « tout ou rien » prônée et encouragée par certains, en fonction des possibilités réelles et non des aspirations.
Le bourguibisme est fondé sur le réalisme politique et économique basé sur la croyance qu’« aucun domaine de la vie terrestre ne doit échapper au pouvoir humain de la raison».
Les Tunisiens doivent reconnaître à un homme ses mérites quand il en a et ce en accomplissant un acte de respect envers cet homme.
Bourguiba était un grand homme qui a fait de son petit pays un modèle de prospérité, basé sur le développement humain, privilégiant l’éducation, la santé et particulièrement la promotion de la femme. Il était un «Combattant suprême» qui lutta ardemment pour l’indépendance de son pays. Celle du chef d’Etat audacieux.
Nous demandons ou plutôt nous exigeons que la statue équestre de Bourguiba, transférée en 1988 dans la petite ville côtière de La Goulette, reprenne sa place, sur l’avenue qui porte son nom.
Cette statue retrouvera, tôt ou tard, sa place sur l’avenue principale de notre capitale. C’est son destin.
Le 1er juin, date du retour triomphal de Bourguiba en Tunisie en 1955, après son exil en France, pourrait être la date idéale pour un tel acte à portée symbolique.
Faire retourner la statue du fondateur de la Tunisie indépendante et moderne à l’artère principale de la ville avec Ibn Khaldoun serait la moindre des choses.